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J.-K. Huysmans.
À Rebours.
Pocket Classiques. N°6116.
Extrait
Chapitre X
Pendant cette singulière maladie qui ravage
les races à bout de sang, de soudaines accalmies succèdent aux crises ; sans qu'il pût
s'expliquer pourquoi, des Esseintes se réveilla tout valide, un beau matin ; plus de toux
déracinante, plus de coins enfoncés à coup de maillet dans la nuque, mais une sensation
ineffable de bien être, une légèreté de cervelle dont les pensées s'éclaircissaient
et, d'opaques et glauques, devenaient fluides et irisées, de même que des bulles de
savon de nuances tendres.
Cet état dura quelques jours ; puis subitement, un
après-midi, les hallucinations de l'odorat se montrèrent.
Sa chambre embauma la frangipane; il
vérifia si un flacon ne traînait pas, débouché ; il n'y avait point de flacon dans la
pièce ; il passa dans son cabinet de travail, dans sa salle à manger : l'odeur persista.
Il sonna son domestique : - Vous ne sentez rien ? dit-il.
L'autre renifla une prise d'air et déclara ne respirer aucune fleur : le doute ne pouvait
exister ; la névrose revenait, une fois de plus, sous l'apparence d'une nouvelle illusion
des sens.
Fatigué par la ténacité de cet imaginaire arôme, il
résolut de se plonger dans des parfums véritables, espérant que cette homéopathie
nasale le guérirait ou du moins qu'elle retarderait la poursuite de l'importune
frangipane.
Il se rendit dans son cabinet de toilette. Là, près d'un
ancien baptistère qui lui servait de cuvette, sous une longue glace en fer forgé,
emprisonnant, ainsi que d'une margelle argentée de lune, l'eau verte et comme
morte du miroir, des bouteilles de toute grandeur, de toute forme, s'étageaient sur des
rayons d'ivoire. Iles plaça sur une table et les divisa en deux séries celle des parfums
simples, c'est-à-dire des extraits ou des esprits, et celle des parfums composés,
désignée sous le terme générique de bouquets.
Il s'enfonça dans un fauteuil et se recueillit.
Il était, depuis des années, habile dans la science du
flair ; il pensait que l'odorat pouvait éprouver des jouissances égales à celles de
l'ouïe et de la vue, chaque sens étant susceptible, par suite d'une disposition
naturelle et d'une érudite culture, de percevoir des impressions nouvelles, de les
décupler, de les coordonner, d'en composer ce tout qui constitue une uvre ; et il
n'était pas, en somme, plus anormal qu'un art existât, en dégageant d'odorants fluides,
que d'autres, en détachant des ondes sonores, ou en frappant de rayons diversement
colorés la rétine d'un il ; seulement, si personne ne peut discerner, sans une
intuition particulière développée par l'étude, une peinture de grand maître d'une
croûte, un air de Beethoven d'un air de Clapisson (1) personne, non plus, ne peut, sans
une initiation préalable, ne point confondre, au premier abord, un bouquet créé par un
sincère artiste, avec un pot-pourri fabriqué par un industriel, pour la vente des
épiceries et des bazars.
Dans cet art des parfums, un côté l'avait, entre tous,
séduit, celui de la précision factice.
Presque jamais, en effet, les parfums ne sont issus des
fleurs dont ils portent le nom ; l'artiste qui oserait emprunter à la seule nature ses
éléments, ne produirait qu'une couvre bâtarde, sans vérité, sans style, attendu que
l'essence obtenue par la distillation des fleurs ne saurait offrir qu'une très lointaine
et très vulgaire analogie avec l'arôme même de la fleur vivante, épandant ses
effluves, en pleine terre.
Aussi, à l'exception de l'inimitable jasmin, qui n'accepte
aucune contrefaçon, aucune similitude, qui repousse jusqu'aux à peu près, toutes les
fleurs sont exactement représentées par des alliances d'alcoolats et d'esprits (2),
dérobant au modèle sa personnalité même et y ajoutant ce rien, ce ton en plus, ce
fumet capiteux, cette touche rare qui qualifie une uvre d'art.
En résumé, dans la parfumerie, l'artiste achève l'odeur initiale
de la nature dont il taille la senteur, et il la monte ainsi qu'un joaillier épure l'eau
d'une pierre et la fait valoir.
Peu à peu, les arcanes de cet art, le plus négligé de
tous, s'étaient ouverts devant des Esseintes qui déchiffrait maintenant cette langue,
variée, aussi insinuante que celle de la littérature, ce style d'une concision inouïe,
sous son apparence flottante et vague.
Pour cela, il lui avait d'abord fallu travailler la
grammaire, comprendre la syntaxe des odeurs, se bien pénétrer des règles qui les
régissent, et, une fois familiarisé avec ce dialecte, comparer les couvres des maîtres,
des Atkinson et des Lubin, des Chardin et des Violet, des Legrand et des Piesse,
désassembler la construction de leurs phrases, peser la proportion de leurs mots et
l'arrangement de leurs périodes.
Puis, dans cet idiome des fluides, l'expérience devait
appuyer les théories trop souvent incomplètes et banales.
La parfumerie classique était, en effet, peu
diversifiée, presque incolore, uniformément coulée dans une matrice fondue par
d'anciens chimistes ; elle radotait, confinée en ses vieux alambics, lorsque la période
romantique était éclose et l'avait, elle aussi, modifiée, rendue plus jeune, plus
malléable et plus souple.
Son histoire suivait, pas à pas, celle de notre langue. Le
style parfumé Louis XIII, composé des éléments chers à cette époque, de la poudre
d'iris, du musc, de la civette, de l'eau de myrte déjà désignée sous le nom d'eau des
anges, était à peine suffisant pour exprimer les grâces cavalières, les teintes un peu
crues du temps, que nous ont conservées certains des sonnets de Saint-Amand. Plus tard,
avec la myrrhe, l'oliban, les senteurs mystiques, puissantes et austères, l'allure
pompeuse du grand siècle, les artifices redondants de l'art oratoire, le style large,
soutenu, nombreux, de Bossuet et des maîtres de la chaire, furent presque possibles ;
plus tard encore, les grâces, fatiguées et savantes de la société française sous
Louis XV, trouvèrent plus facilement leur interprète dans la frangipane et la maréchale
(3) qui donnèrent en quelque sorte la synthèse même de cette époque ; puis, après
l'ennui et l'incuriosité du premier empire, qui abusa des eaux de Cologne et des
préparations au romarin, la parfumerie se jeta, derrière Victor Hugo et Gautier, vers
les pays du soleil ; elle créa des orientales, des selams (4) fulgurants d'épices,
découvrit des intonations nouvelles, des antithèses jusqu'alors inosées, tria et reprit
d'anciennes nuances qu'elle compliqua, qu'elle subtilisa, qu'elle assortit ; elle rejeta
résolument enfin cette volontaire décrépitude à laquelle l'avaient réduite les
Malherbe, les Boileau, les Andrieux (5), les Baour-Lormian (6), les bas distillateurs de
ses poèmes.
Mais cette langue n'était pas demeurée, depuis la période
de 1830, stationnaire. Elle avait encore évolué, et, se modelant sur la marche du
siècle, elle s'était avancée parallèlement avec les autres arts, s'était, elle aussi,
pliée aux vux des amateurs et des artistes, se lançant sur le Chinois et le
Japonais, imaginant des albums odorants, imitant les bouquets de fleurs de Takéoka (7),
obtenant par des alliances de lavande et de girofle, l'odeur du Rondeletia ; par un
mariage de patchouli et de camphre, l'arôme singulier de l'encre de Chine ; par des
composés de citron, de girofle et de néroli, l'émanation de l'Hovénia du Japon.
Des Esseintes étudiait, analysait l'âme de ces fluides,
faisait l'exégèse de ces textes ; il se complaisait à jouer pour sa satisfaction
personnelle, le rôle d'un psychologue, à démonter et à remonter les rouages d'une
uvre, à dévisser les pièces formant la structure d'une exhalaison composée, et,
dans cet exercice, son odorat était parvenu à la sûreté d'une touche presque
impeccable.
De même qu'un marchand de vins reconnaît le cru dont il
hume une goutte ; qu'un vendeur de houblon, dès qu'il flaire un sac, détermine aussitôt
sa valeur exacte ; qu'un négociant chinois peut immédiatement révéler l'origine des
thés qu'il sent, dire dans quelles fermes des monts Bohées (8), dans quels couvents
bouddhiques, il a été cultivé, l'époque où ses feuilles ont été cueillies,
préciser le degré de torréfaction, l'influence qu'il a subie dans le voisinage de la
fleur de prunier, de l'Aglaia, de l'Olea fragrans, de tous ces parfums qui servent à
modifier sa nature, à y ajouter un rehaut inattendu, à introduire dans son fumet un peu
sec un relent de fleurs lointaines et fraîches ; de même aussi des Esseintes pouvait, en
respirant un soupçon d'odeur, vous raconter aussitôt les doses de son mélange,
expliquer la psychologie de sa mixture, presque citer le nom de l'artiste qui l'avait
écrit et lui avait imprimé la marque personnelle de son style.
Il va de soi qu'il possédait la collection de tous les
produits employés par les parfumeurs ; il avait même du véritable baume de La Mecque,
ce baume si rare qui ne se récolte que dans certaines parties de l'Arabie Pétrée et
dont le monopole appartient au Grand Seigneur.
Assis maintenant dans son cabinet de toilette, devant sa
table, il songeait à créer un nouveau bouquet et il était pris de ce moment
d'hésitation bien connu des écrivains, qui, après des mois de repos, s'apprêtent à
recommencer une nouvelle oeuvre.
Ainsi que Balzac que hantait l'impérieux besoin de noircir
beaucoup de papier pour se mettre en train, des Esseintes, reconnu a nécessité de se
refaire auparavant la main par quelques travaux sans importance ; voulant fabriquer de
l'héliotrope, il souipesa des flacons d'amande et de vanille, ^puis il changea d'idée et
se résolaut à aborder le pois de senteur.
Les expressions, les procédés lui échappaient ; il
tâtonna ; en somme dans la fragrance de cette fleur, l'oranger domine ; il tenta de
p:lusieurs combinaisons et il finit par atteiendre le ton juste, en joingant à l'oranger
de la tubéreuse et de la rose qu'il lia par une goutte de vanille.
Les incertitudes se dissipèrent ; une petite fièvre
l'agita, il fut prêt au travail ; il composé encore du thé en mélangean de la cassie
et de l'iris, puis, sûr de lui, il se détermina à marcher de l'avant, à plaquer une
phrase fulminante dont le hautain fracas effondrerait le chichottement de cette astucieuse
frangipane qui se faufilait encore dans la pièce.
Il mania l'ambre, lle musc-tonkin, aux éclats terribles, le
patchouli, le plus âcre des parfums végétaux et dony la fleur, à l'état brut, dégage
un remugle de moisi et de rouille. Quoi qu'il fît, la hantise du XVIII e siècle
l'obséda ; les robes à paniers, les falbalas tournèrent devant ses yeux ; des souvenirs
des "Vénus" de Boucher, tout en chair, sans os, bourrées de coton rose,
s'installèrent sur ses murs , des rappels du roman de Thémidore, de l'exquise Rosette
retroussée dans un désespoir couleur de feu, le poursuivirent. Furieux, il se leva et,
afin de libérer, il renifla de toutes ses forces, cette pure essence de spika-nard, si
chère au orientaux et si désagréables aux Européens, à cause de son relent trop
prononcé de valériane. Il demeura étourdi sous la violence de ce choc. Comme pilés par
un coup de marteau, les filigranes de la délicate odeur disparurent ; il profita de ce
temps de répit pour échapper aux siècles défunts, aux vapeurs surannées, pour entrer,
ainsi qu'il le faisait jadis, dans des oeuvres moins restreintes et plus neuves.
Il avait autrefois aimer à se laisser bercer d'accords en
parfumerie ; il usait d'effets analogues à ceux des poètes, employait, en quelque sorte,
l'admirable ordonnance de certaines pièces de Beaudelaire telles que
"l'Irréparable" et "le Balcon", ou le dernier des cinq vers qui
composent la strophe est l'écho du premier et revient, ainsi qu'un refrain, noyer l'âme
dans des infinis de mélancolie et de langueur.
Il s'égarait dans les songes qu'évoquaient pour lui ces
stances aromatiques, ramené soudain à son point de départ, au motif de sa méditation,
par le retour du thème initial, reparaissant, à des intervalles ménagés, dans
l'odorante orchestration du poème.
Actuellement, il voulut vagabonder dans un surprenant et
variable paysage, et il débuta par une phrase, sonore, ample, ouvrant tout d'un
coup une échappée de campagne immense.
Avec ses vaporisateurs, il injecta dans la pièce une
essence formée d'ambroisie, de lavande de Mitcham, de pois de senteur, de bouquet, une
essence qui, lorsqu'elle est distillée par un artiste, mérite le nom qu'on lui décerne,
" d'extrait de pré fleuri " ; puis dans ce pré, il introduisit une précise
fusion de tubéreuse, de fleur d'oranger et d'amande, et aussitôt d'artificiels lilas
naquirent, tandis que des tilleuls s'éventèrent, rabattant sur le sol leurs pâles
émanations que simulait l'extrait du tilia de Londres.
Ce décor posé en quelques grandes lignes, fuyant à perte
de vue sous ses yeux fermés, il insuffla une légère pluie d'essences humaines et quasi
félines, sentant la jupe, annonçant la femme poudrée et fardée, le stéphanotis,
l'ayapana, l'opopanax, le chypre, le champaka, le sarcanthus, sur lesquels il juxtaposa un
soupçon de seringa, afin de donner dans la vie factice du maquillage qu'ils dégageaient,
un fleur naturel de rires en sueur, de joies qui se démènent au plein soleil.
Ensuite il laissa, par un ventilateur, s'échapper ces ondes
odorantes, conservant seulement la campagne qu'il renouvela et dont il força la dose pour
l'obliger à revenir ainsi qu'une ritournelle dans ses strophes.
Les femmes s'étaient peu à peu évanouies ; la campagne
était devenue déserte ; alors, sur l'horizon enchanté, des usines se dressèrent, dont
les formidables cheminées brûlaient, à leurs sommets, comme des bols de punch.
Un souffle de fabriques, de produits chimiques, passait
maintenant dans la brise qu'il soulevait avec des éventails, et la nature exhalait
encore, dans cette purulence de l'air, ses doux effluves.
Des Esseintes maniait, échauffait entre ses doigts, une
boulette de styrax (9, et une très bizarre odeur montait dans la pièce, une odeur tout
à la fois répugnante et exquise, tenant de la délicieuse senteur de la jonquille et de
l'immonde puanteur de la gutta-percha (10) et de l'huile de houille. Il se désinfecta les
mains, inséra, en une boîte hermétiquement close, sa résine, et les fabriques
disparurent à leur tour. Alors, il darda parmi les vapeurs ravivées des tilleuls et des
prés, quelques gouttes de new mown hay et, au milieu du site magique
momentanément dépouillé de ses lilas, des gerbes de foin s'élevèrent, amenant une
saison nouvelle, épandant leur fine effluente dans l'été de ces senteurs.
Enfin, quand il eut assez savouré ce spectacle, il dispersa
précipitamment des parfums exotiques, épuisa ses vaporisateurs, accéléra ses esprits
concentrés, lâcha bride à tous ses baumes, et, dans la touffeur exaspérée de la
pièce, éclata une nature démente et sublimée, forçant ses haleines, chargeant
d'alcoolats en délire une artificielle brise, une nature pas vraie et charmante, toute
paradoxale, réunissant les piments des tropiques, les souffles poivrés du santal de la
Chine et de l'hediosmia de la Jamaïque, aux odeurs françaises du jasmin, de l'aubépine
et de la verveine, poussant, en dépit des saisons et des climats, des arbres d'essences
diverses, des fleurs aux couleurs et aux fragrances les plus opposées, créant par la
fonte et le heurt de tous ces tons, un parfum général, innommé, imprévu, étrange,
dans lequel reparaissait, comme un obstiné refrain, la phrase décorative du
commencement, l'odeur du grand pré, éventé par les lilas et les tilleuls.
Tout à coup une douleur aiguë le perça ; il lui sembla
qu'un vilebrequin lui forait les tempes. Il ouvrit les yeux, se retrouva au milieu de son
cabinet de toilette, assis devant sa table ; péniblement, il marcha, abasourdi, vers la
croisée qu'il entrebâilla. Une bouffée d'air rasséréna l'étouffante atmosphère qui
l'enveloppait ; il se promena, de long en large, pour raffermir ses jambes, alla et vint,
regardant le plafond où des crabes et des algues poudrées de sel s'enlevaient en relief
sur un fond grenu aussi blond que le sable d'une plage ; un décor pareil revêtait les
plinthes, bordant les cloisons tapissées de crêpe japonais vert d'eau, un peu
chiffonné, simulant le friselis d'une rivière que le vent ride et,
dans ce léger courant, nageait le pétale d'une rose autour duquel tournoyait une nuée
de petits poissons dessinés en deux traits d'encre.
Mais ses paupières demeuraient lourdes ; il cessa
d'arpenter le court espace compris entre le baptistère et la baignoire, et il s'appuya
sur la rampe de la fenêtre ; son étourdissement cessa ; il reboucha soigneusement les
fioles, et il mit à profit cette occasion pour remédier au désordre de ses maquillages.
II n'y avait point touché depuis son arrivée à Fontenay, et il s'étonna presque,
maintenant, de revoir cette collection naguère visitée par tant de femmes. Les uns sur
les autres, des flacons et des pots s'entassaient. Ici, une boîte en porcelaine, de la
famille verte, contenait le schnouda, cette merveilleuse crème blanche qui, une fois
étendue sur les joues, passe, sous l'influence de l'air, au rose tendre, puis à un
incarnat si réel qu'il procure l'illusion vraiment exacte d'une peau colorée de sang ;
là, des laques (11), incrustés de burgau (12), renfermaient de l'or japonais et du vert
d'Athènes, couleur d'aile de cantharide, des ors et des verts qui se transmuent en une
pourpre profonde dès qu'on les mouille ; près de pots pleins de pâte d'aveline, de
serkis du harem, d'émulsines au lys de Kachemyr, de lotions d'eau de fraise et de sureau
pour le teint, et près de petites bouteilles remplies de solutions d'encre de Chine et
d'eau de rose à l'usage des yeux, des instruments en ivoire, en nacre, en acier, en
argent, s'étalaient éparpillés avec des brosses en luzerne pour les gencives : des
pinces, des ciseaux, des strigiles, des estompes, des crêpons et des houppes, des
gratte-dos, des mouches et des limes. II manipulait tout cet attirail, autrefois acheté
sur les instances d'une maîtresse qui se pâmait sous l'influence de certains aromates et
de certains baumes, une femme, détraquée et nerveuse, aimant à faire macérer la pointe
de ses seins dans les senteurs, mais n'éprouvant, en somme, une délicieuse et accablante
extase que lorsqu'on lui ratissait la tête avec un peigne ou qu'elle pouvait humer, au
milieu des caresses, l'odeur de la suie, du plâtre des maisons en construction, par les
temps de pluie, ou de la poussière mouchetée par de grosses gouttes d'orage, pendant
l'été.
Il rumina ces souvenirs, et un après-midi écoulé, à
Pantin, par désuvrement, par curiosité, en compagnie de cette femme, chez l'une de
ses surs, lui revint, remuant en lui un monde oublié de vieilles idées et
d'anciens parfums ; tandis que les deux femmes jacassaient et se montraient leurs robes,
il s'était approché de la fenêtre et, au travers des vitres poudreuses, il avait vu la
rue pleine de boue s'étendre et entendu ses pavés bruire sous le coup répété des
galoches battant les mares.
Cette scène déjà lointaine se présenta subitement, avec
une vivacité singulière. Pantin était là, devant lui, animé, vivant, dans cette eau
verte et comme morte de la glace margée de lune où ses yeux inconscients plongeaient ;
une hallucination l'emporta loin de Fontenay ; le miroir lui répercuta en même temps que
la rue les réflexions qu'elle avait autrefois fait naître et, abîmé dans un songe, il
se répéta cette ingénieuse, mélancolique et consolante antienne qu'il avait jadis
notée dès son retour dans Paris
- Oui, le temps des grandes pluies est venu ; voilà
que les gargouilles dégobillent, en chantant sous les trottoirs, et que les fumiers
marinent dans des flaques qui emplissent de leur café au lait les bols creusés dans le
macadam ; partout, pour l'humble passant, les rince-pieds fonctionnent. Sous le ciel bas,
dans l'air mou, les murs des maisons ont des sueurs noires et leurs soupiraux fétident ;
la dégoûtation de l'existence s'accentue et le spleen écrase ; les semailles d'ordures
que chacun a dans l'âme éclosent ; des besoins de sales ribotes' agitent les gens
austères et, dans le cerveau des gens considérés, des désirs de forçats vont naître.
Et pourtant, je me chauffe devant un grand feu et, d'une
corbeille de fleurs épanouies sur la table se dégage une exhalaison de benjoin, de
géranium et de vétyver qui remplit la chambre. En plein mois de novembre, à Pantin, rue
de Paris, le printemps persiste et voici que je ris, à part moi, des familles craintives
qui, afin d'éviter les approches du froid, fuient à toute vapeur vers Amibes ou vers
Cannes.
L'inclémente nature n'est pour rien dans cet extraordinaire
phénomène ; c'est à l'industrie seule, il faut bien le dire, que Paris est redevable de
cette saison factice.
En effet, ces fleurs sont en taffetas, montées sur du fil
d'archal (13), et la senteur printanière filtre par les joints de la fenêtre, exhalée
des usines du voisinage, des parfumeries de Pinaud et de Saint-James.
Pour les artisans usés par les durs labeurs des ateliers,
pour les petits employés trop souvent pères, l'illusion d'un peu de bon air est, grâce
à ces commerçants, possible.
Puis de ce fabuleux subterfuge d'une campagne, une
médication intelligente peut sortir ; les viveurs poitrinaires qu'on exporte dans le
Midi, meurent, achevés par la rupture de leurs habitudes, par la nostalgie des excès
parisiens qui les ont vaincus. Ici, sous un faux climat, aidé par des bouches de poêles,
les souvenirs libertins renaîtront, très doux, avec les languissantes émanations
féminines évaporées par les fabriques. Au mortel ennui de la vie provinciale, le
médecin peut, par cette supercherie, substituer platoniquement, pour son malade,
l'atmosphère des boudoirs de Paris, des filles. Le plus souvent, il suffira, pour
consommer la cure, que le sujet ait l'imagination un peu fertile.
Puisque, par le temps qui court, il n'existe plus
de substance saine, puisque le vin qu'on boit et que la liberté qu'on proclame sont
frelatés et dérisoires, puisqu'il faut enfin une singulière dose de bonne volonté pour
croire que les classes dirigeantes sont respectables et que les classes domestiquées sont
dignes d'être soulagées ou plaintes, il ne me semble, conclut des Esseintes, ni plus
ridicule ni plus fou de demander à mon prochain une somme d'illusion à peine
équivalente à celle qu'il dépense dans des buts imbéciles chaque jour, pour se figurer
que la ville de Pantin est une Nice artificielle, une Menton factice.
Tout cela n'empêche pas, fit-il, arraché à ses
réflexions, par une défaillance de tout son corps, qu'il va falloir me défier de ces
délicieux et abominables exercices qui m'écrasent. Il soupira : - Allons, encore des
plaisirs à modérer, des précautions à prendre ; et il se réfugia dans son cabinet de
travail, pensant échapper plus facilement ainsi à la hantise de ces parfums.
Il ouvrit la croisée toute large, heureux de prendre un
bain d'air ; mais, soudain, il lui parut que la brise soufflait un vague montant d'essence
de bergamote avec laquelle se coalisait de l'esprit de jasmin, de cassie et de l'eau de
rose. Il haleta, se demandant s'il n'était point décidément sous le joug d'une de ces
possessions qu'on exorcisait au Moyen Age. L'odeur changea et se transforma, tout en
persistant. Une indécise senteur de teinture de tolu (14) de baume du Pérou, de
safran, soudés par quelques gouttes d'ambre et de musc, s'élevait maintenant du village
couché, au bas de la côte, et, subitement, la métamorphose s'opéra, ces bribes
éparses se relièrent et, à nouveau, la frangipane, dont son odorat avait perçu les
éléments et préparé l'analyse, fusa de la vallée de Fontenay jusqu'au fort,
assaillant ses narines excédées, ébranlant encore ses nerfs rompus, le jetant dans une
telle prostration, qu'il s'affaissa évanoui, presque mourant, sur la barre d'appui de la
fenêtre.
Texte choisi par N. Charaix.
1. Antoine- Louis Clapisson, 1808-1866,
compositeur dopéras comiques à succès. 2. Les alcoolats sont des
solutions d'essences aromatiques dans de lalcool, non distillées en présence
d'alcools. Les esprits, eux, sont des solutions distillées. 3. Poudre à la
maréchale : cosmétique pour cheveux et perruques.
4. Bouquets de fleurs dont
larrangement forme un langage muet. 5. Disciple de Voltaire (1759-1833).
6. Poète français, adversaire du romantisme (1770-1854).
7. Takaoka : ville du Japon, célèbre pour ses laques. 8. Montagne de Chine
où pousse une variété de thé noir. 9. Plante tropicale fournissant le benjoin et
les résines. 10. Substance tirée du latex de certaines plantes et servant
disolant. 11. Au masculin, objet laqué.12. Au Japon, nacre utilisée pour les
incrustations. 13. Fil de laiton. 14. Baume recueilli près de Tolu, Nouvelle
Grenade. |
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Dans
un site qui accueille la collection Jean-Jacques Rousseau du marquis de Girardin, comment
ne pas citer le philosophe de Genève ?
Le sens de l'odorat est au goût ce que la vue est au
toucher ; il le prévient, il l'avertit de la manière dont elle ou telle substance doit
l'affecter, et dispose à la rechercher ou à la fuir
les odeurs en elle-même sont
des sensations faibles ; elles ébranlent plus l'imagination que le sens et n'affectent
pas tant parce qu'elles donnent que par ce qu'elles font attendre
les odeurs
annoncent les saveurs.
L'odorat est le sens de l'imagination, donnant au nerf un ton
plus fort, il doit beaucoup agiter le cerveau, c'est pour cela qu'il ranime un moment le
tempérament et l'épuise à la longue ; il a dans l'amour des effets assez connus.
L'odorat ne doit donc pas être fort actif dans le premier
âge où l'imagination, que peu de passions ont encore animée, n'est guère susceptible
d'émotion, et où l'on n'a pas encore assez d'expérience pour prévoir avec un sens ce
que nous promet un autre.
Je voudrai seulement qu'on n'altérât pas les rapports
naturels (entre l'odorat et le goût) pour tromper un enfant en couvrant d'un aromate
agréable le déboire d'une médecine.
Émile
Jean-Jacques Rousseau |
| Odeurs des bois
Ils traversèrent une pineraie de maritimes. Des
coupes anciennes navaient laissé là que de beaux arbres espacés, entre lesquels,
jouait la lumière et flottait un air libre, baigné darômes. Raboliot aspirait les
odeurs de la nuit, celle des pousses vertes, celle des essences légères que diffusait la
sève, et celle des feuilles tombées qui feutraient lhumus gras et il sentait
passer aussi, lodeur des champignons soulevant du chapeau la jonchée des aiguilles,
une autre odeur encore, imperceptible, où se mêlaient un relent de suie froide et des
fumets vivants détable et de porcherie. II évitait les souches blessantes, parfois
heurtait du pied une pomme de pin écailleuse et sèche qui roulait en grelottant, ou bien
sentait, sous sa semelle, sécraser une russule croquante, un lactaire mou qui
suintait.
Les souvenirs affluaient par longues vagues : toutes les
odeurs des bois, lâcreté du terreau mouillé sur quoi fermentent les feuilles
mortes, les effluves légers des résines, latome farineux dun champignon
écrasé en passant : tous les murmures, tous les froissements, toutes les envolées dans
les branches, les fracas dailes traversant les futaies, les essors au ras des
sillons ; et tous les cris des crépuscules, la crécelle rouillée des coqs faisans, les
rappels croisés des perdrix, les piaulements courts des tourteplates, et, déjà, dans la
nuit commençante, ce grincement qui approche et passe à frôler votre tête, avec le vol
de la première chevêche en chasse.
MAURICE GENEVOIX, Raboliot , (Grasset, édit.).
Jappartiens à un pays que jai quitté. À
cette heure sy épanouit au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. À
cette heure lherbe profonde y noie le pied des arbres, dun vert délicieux et
apaisant dont mon âme a soif... Viens, toi qui lignores, viens que je te dise tout
bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose. Tu jurerais, quand les
taillis de ronces y sont en fleurs, quun fruit mûrit on ne sait où, là-bas, ici,
tout près
un fruit insaisissable quon aspire en ouvrant les narines. Tu
jurerais, quand lautomne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, quune
pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches, et tu la flaires ici, là-bas, tout
près...
Et si tu passais, en juin, entre les prairies fauchées,
à lheure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon
pays, tu sentirais, à leur, parfum, souvrir ton cur.
COLETTE, Les Vrilles de la vigne (Ferenczi, édit.).
À la première haleine de la forêt, mon cur
gonfle. Un ancien moi-même se dresse, tressaille dune triste allégresse, pointe
les oreilles, avec des narines ouvertes pour boire le parfum.
Le vent se meurt sous les allées couvertes, où
lair se balance à peine, lourd, musqué
Une vague molle de parfum guide les
pas vers là fraise sauvage, ronde comme une perle, qui mûrit ici en secret, noircit,
tremble et tombe, dissoute lentement en suave pourriture framboisée dont larôme
enivre, mêlé à celui dun chèvrefeuille verdâtre, poissé de miel, à celui
dune ronde de champignons blancs... Ils sont nés de cette nuit et soulèvent de
leurs têtes le tapis craquants de feuilles et de brindilles... Ils sont dun blanc
fragile et mat de gant neuf, emperlés, moites comme un nez dagneau ils embaument la
truffe fraîche et la tubéreuse...
COLETTE, Les Vrilles de la vigne (Ferenczi, édit.).
Les parfums.
Parfum des fleurs davril, senteur des
fenaisons,
Odeur du premier feu dans les chambres humides,
Arômes épandus dans les vieilles maisons
Et pâmés au velours des tentures rigides. .
Souffle des mers chargé de varech et de sel,
Tiède enveloppement de la grange bondée,
Torpeur claustrale éparse aux pages du missel,
Acre ferment du sol qui fume après londée ;
Odeur des bois à laube et des chauds espaliers,
Enivrante fraîcheur qui coule des lessives,
Baumes vivifiants aux parfums familiers,
Vapeur du thé qui chante en montant aux solives ... .
A. DE NOAILLES Les Vivants et les Morts (Fayard,
édit.).,
Contre les genoux de maman...
-
si tu dors, il faut aller te coucher.
Encore un peu, maman, encore un. peu ! je nai pas
sommeil...
Une main fine, dont je chéris les trois petits durillons
quelle doit au râteau, au sécateur et au plantoir, lisse es cheveux, pince
mon oreille :
Je sais, je sais que les enfants de huit ans nont jamais
sommeil.
Je reste, dans le noir, contre, les genoux de maman. Je ferme,
sans dormir, mes yeux inutiles. La robe de toile que je presse de ma joue sent le gros
savon, la cire dont on lustre les fers à repasser et la violette. Si je mécarte un
peu de cette fraîche robe de jardinière, ma tête plonge tout de suite dans une zone de
parfum qui nous baigne comme une onde sans plis : le tabac blanc ouvre à la nuit ses
tubes étroits de parfum et ses corolles en étoile. Un rayon, en touchant le noyer,
léveille : il clapote, remué jusquaux basses branches par une mince rame de
lune. Le vent superpose, à [odeur du tabac blanc, lodeur amère et froide des
petites noix véreuses qui choient sur le gazon.
COLETTE, La maison de Claudine (Ferenczi, édit.).
Parfums rustiques
Dès que jouvre la porte usée, dès que
les deux marches branlantes ont remué sous nos pieds, ne sens-tu pas cette odeur de
terre, de feuilles de noyer, de chrysanthèmes et de fumée ? Tu flaires comme un chien
novice, tu frissonnes... Lodeur amère dun jardin de novembre, le saisissant
silence dominical des bois doù se sont retirés le bûcheron et la charrette, la
route forestière détrempée où roule mollement une vague de brouillard, tout cela est
à nous jusquau soir.
Mais peut-être préféreras-tu mon dernier royaume et le
plus hanté : lantique fenil, voûté comme une église. Respire avec moi la
poussière flottante du vieux foin, encore embaumée, excitante comme un tabac fin. Nos
éternuements aigus vont émouvoir un peuple argenté de rats, de chats minces à demi
sauvages ; des chauves-souris vont voler un instant, dans le rayon de jour bleu qui fend,
du plafond au sol, lombre veloutée.
COLETTE, Le Voyage égoïste (Ferenczi, édit.).
Toute odeur est fée.
Volupté des parfums. Oui, toute odeur est fée :
Si jépluche, le soir; une orange échauffée,
Je rêve de théâtre et de profonds décors ;
Si je brûle un fagot, je vois sonnant leurs cors,
Dans la forêt dhiver les chasseurs faire halte ;
Si je traverse enfin ce brouillard que lasphalte
Répand, infect et noir, autour de son chaudron,
Je me crois sur un quai parfumé de goudron,
Regardant savancer, blanche, une goélette,
Parmi les diamants de la mer violette.
François COPPÉE, Promenades et intérieurs (Lemerre,
édit.)
Odeurs de ma rue
" La rue est faite pour quon y passe,
mes enfants, et non pour quon y joue. Ne vous attardez jamais dans la rue. Et
méfiez-vous de tout. "
Ainsi parlait notre maman qui ne savait pas nous
convaincre : quétaient, à nos yeux, les périls de la rue au prix de ses
enchantements ?... Jaimais la rue Vercingétorix, la rue du Château, et, si je
ressuscite un jour, fantôme aveugle, cest au nez que je reconnaîtrai la patrie de
mon enfance : senteurs dune fruiterie, fumet de la blanchisserie, bouquet chimique
du .pharmacien quilluminent, dès la chute du jour, une flamme rouge, une flamme
verte, noyées toutes deux dans des bocaux ronds, haleine de la boulangerie, noble,
tiède, maternelle. Jallais, les narines en éveil.
G.DUHAMEL Le Notaire du Havre Mercure de France, édit.
La promenade dû chien Macaire
Les odeurs le déconcertaient encore un peu.
La plus dépaysante était: celle qui venait du sol. Macaire narrivait pas à
oublier le sol celle la campagne, et son exhalaison, qui, suivant les lieux, surtout
suivant les heures et les jours, est bien loin dêtre uniforme, mais quon
finit par connaître assez pour ne plus avoir à sen occuper dans la vie courante.
Ce qui permet de porter toute son attention sur les odeurs plus accidentelles qui sy
enchevêtrent : arômes daliments et dexcréments, fumets de bêtes et:
bestioles, traces de grands animaux, mais dabord traces de chiens et traces
dhommes .
Bien que le bas de la porte sentît la peinture, Macaire
discernait sans peine lémanation étrange du trottoir. Elle évoquait certaines
pierres sur une colline chauffée au soleil; où il lui était arrivé de poursuivre des
lézards. Mais le parfum: de ces pierres était beaucoup plus simple.
À certains moments, lodeur de trottoir était
dominée, par une odeur de chaussures. Un homme approchait, à pas rapides, et lon
sentait considérablement ses pieds. À la campagne, les pieds marchent souvent dans des
sabots ; et des pieds dans des sabots sentent la sueur dhomme, le .bois,
lherbe écrasée et le fumier. Même lorsquils marchent dans des chaussures,
on ne saurait les confondre avec ceux dici. Létonnement de Macaire sur ce
point était dû à la qualité spéciale des cuirs, aux teintures dont on les imprègne
en cordonnerie fine, ainsi quà labondance et à la diversité du cirage.
JULES ROMAINS Les hommes de bonne volonté, t, IV (Flammarion,
édit.).
Palerme s'endormait...
Palerme s'endormait ; la mer Tyrrhénienne
Répandait une odeur d'âcre et marin bétail
Arôme de la vague où meurent les sirènes ;
Et cette odeur, nageant dans les tièdes embruns,
Avait tant de hardie et vaste violence,
Qu'elle semblait une âpre et pénétrante offense
À la terre endormie et presque sans parfums
A. DE NOAILLES Les Vivants et les Morts A. Fayard, édit.
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