Présentation de François CHAMOUX
Pour la première conférence organisée par notre service des
actions pédagogiques au cours de cette, nous allons écouter M. Claude Nicolet, mon
confrère de lAcadémie des inscriptions et belles-lettres. On ne présente pas
Claude Nicolet : vous le connaissez comme moi. Je rappellerai simplement quil
est le chef de file des historiens de Rome en France, quil a une réputation
nationale solidement assurée. Il a été directeur de lÉcole française de Rome
après avoir longuement professé à la Sorbonne, où il est professeur émérite ;
il nous apporte, à lAcadémie, le concours de sa science et sa connaissance des
personnes, ce qui est tout à fait important. Un mérite de Claude Nicolet, mérite très
rare chez les universitaires, cest que tout en étant un savant dune qualité
extrême, tout en consacrant lessentiel de son temps à ses recherches et naguère
à son enseignement, il na jamais méconnu le fait quil était en même temps,
comme chacun de nous, un citoyen. Comme tel, il sintéresse à la chose publique et
a pris sa part dans la mesure où c'était possible pour un savant des
responsabilités publiques, en conseillant ceux des politiques qui voulaient bien prendre
conscience que des universitaires qualifiés et des savants reconnus pouvaient apporter
quelque chose au fonctionnement de nos institutions. Il continue, depuis de longues
années, à sintéresser aux problèmes daujourdhui et, si lon
considère les uvres qui composent une bibliographie très riche, à côté des
ouvrages connus de tous quil a consacrés à différents aspects du monde romain, en
particulier sous la République et au début de lEmpire, il a également consacré
des ouvrages de première importance aux principes mêmes de la République, auxquels il
est extrêmement attaché. Il a réfléchi sur ces questions et il est certain que
nous avons le plus grand besoin dune doctrine qui sélabore constamment, qui
se modifie fatalement avec le temps : cest la loi de la vie, mais dune
doctrine fondée à la fois sur le passé, sur lanalyse du présent et sur le
sentiment aigu dun certain nombre de grands principes. Cest pourquoi nous
sommes très heureux davoir fait appel à lui .Aujourdhui, en nous parlant de
lidée républicaine et de la manière de lenseigner, il se place dans le
droit fil des problèmes qui intéressent notre service.
Claude NICOLET
Merci mon cher ami. Japplaudis sans pudeur à des paroles
beaucoup trop aimables et élogieuses pour ma modeste personne. Je voudrais dabord
vous remercier de me faire lhonneur de me présenter. Je voudrais aussi remercier et
saluer les efforts du service des actions pédagogiques. Les personnes qui laniment
savent combien jai été, dès lorigine, enthousiaste de cette idée, venue de
certains de nos confrères de lAcadémie des sciences. Une telle invitation marque,
je crois, un retour à lune des vocations initiales, fondamentales et fondatrices de
lInstitut de France. Merci donc à tous ceux qui animent ce service.
Je ne me rappelais pas, lorsquon ma demandé un titre,
avoir proposé "Lidée républicaine et comment on lenseigne" ;
je préférerais dire "La République et comment on lenseigne". Je pense
en effet quon ne doit pas enseigner simplement les doctrines, la philosophie de
notre régime républicain, mais quon doit aussi lenseigner lui-même, le
montrer dans ses pratiques qui ne sont pas toujours à la hauteur des espoirs
quon avait mis en lui. Ces pratiques ont cependant à être connues des citoyens,
qui doivent les comprendre pour y participer et pour pouvoir, sil le faut, proposer
de les modifier ou de les changer. Javais donc suggéré : "La République
et comment on lenseigne", mais je suis très heureux de parler de
linstruction civique, quels que soient les termes sous lesquels on lintroduit.
Je nai en réalité aucun titre à parler de ce sujet, si ce nest que je suis
historien, que jai été un moment professeur dans le secondaire, et, très
longtemps, dans lenseignement supérieur. Par ailleurs, on ma demandé à
trois reprises de moccuper plus précisément de ces questions, mais je dois
le dire pas exactement à titre professionnel. Il y a toujours eu dans notre
ministère sauf lors dune période très brève des inspecteurs
généraux spécialisés, des gens qui rédigeaient des programmes, des commissions des
programmes, des directives sur ces questions-là, et je navais pas à my
substituer. Javais, si possible, à men informer ce que jai fait
à plusieurs reprises, du mieux que jai pu.
Cétait relativement facile la première fois, en 1984, parce
quil ny avait pas grand-chose sur la question, à lexception dune
recherche animée par Mme Francine Best à lInstitut pédagogique, comme
on lappelait à lépoque, mais qui était plus spécialement consacrée à
léducation aux droits de lhomme. Cest une partie extrêmement
importante, mais non la totalité de ce quon peut réunir sous le nom de
"formation civique" ou "éducation civique". Mon travail consistait
dune façon peut-être un peu différente des rapports qui narrivent
jamais que filtrés par une hiérarchie, à fournir au ministre en fonction en 1984 un
rapport pour linformer de ce qui se faisait et à lui faire des propositions pour un
projet de réforme annoncé publiquement. Jai fait cette enquête en six mois.
Jai vu autant de gens que jai pu, à Paris et en province, jai écouté
le plus possible, mais, encore une fois, sans me substituer aux autorités qui avaient la
charge du dossier. Il faut reconnaître quon a donné, à ce moment-là, une réelle
impulsion à la réflexion sur linstruction civique.
Jai été chargé ensuite, en 1989-1990, dune mission sur les
mêmes questions pour le ministère de la Défense (mais ceci nest pas mon sujet
daujourdhui), puis dune autre mission auprès du ministère de
lEnseignement supérieur et de la Recherche en 1996-1997. Je lai accomplie
dans les mêmes conditions, cest-à-dire en me mettant au courant le plus que
jai pu et cest pour moi loccasion de remercier publiquement tous
ceux qui étaient officiellement chargés de la question et qui mont accueilli,
mont ouvert leurs dossiers et permis de participer à des réunions.
Ces missions, qui avaient à la fois un caractère officiel et
officieux, ont abouti à des rapports quon ma autorisé à publier dans les
livres dont M. Chamoux a parlé de manière beaucoup trop flatteuse. Il peut être
intéressant de sy référer pour préciser un point : le rapport que javais
fait en 1984 a abouti à la réintroduction de programmes déducation civique à
lécole primaire, alors quelle nexistait plus depuis une dizaine
dannées. Le ministre avait le projet détendre ces programmes au collège et
au lycée, mais il nen a pas eu le temps. À lépoque, je nai
précisons-le été ni avisé, ni consulté sur ces programmes que le ministre a
signés. Pour ma part, je nai pas reconnu grand-chose de ce que javais
proposé. En revanche, une ou deux idées que javais émises ont fait leur chemin,
et cest dans des programmes bien postérieurs, en particulier ceux des années
1993-1994-1995 cest-à-dire les plus récents que jai vu
apparaître quelques-unes des idées que javais avancées en 1985 ; ainsi, par
exemple, la nécessité dinitier les enfants à des notions de type juridique, de
droit privé et de droit public. Il ne sagissait bien évidemment pas de notions du
droit tel quon les enseigne dans les facultés, mais cela a suffi pour soulever bien
des résistances de la part des professeurs de droit. Je vois maintenant, préconisée
dans les programmes les plus récents, une initiation à l"éducation civique,
juridique et sociale". Le mot "juridique" a fait son apparition, après
avoir cheminé souterrainement pendant une douzaine dannées. Pour ce qui concerne
le second rapport adressé au ministre de lépoque, jen avais longuement
parlé avec lui et nous lavions présenté publiquement à loccasion dun
colloque organisé par le Médiateur de la République au Conseil économique et social.
Il avait donc bénéficié dune certaine publicité et avait soulevé
dinnombrables résistances : les parents délèves, les syndicats du
centre, de droite et de gauche, les partis politiques dextrême gauche,
dextrême droite une unanimité dans la réprobation, qui mavait
entièrement rassuré, car il devenait absolument évident que je devais avoir quelque peu
raison !
Le temps
a passé et, en 1996, on ma demandé un rapport pour lenseignement supérieur
et la recherche. Jai fait, pour la rédaction de ce rapport, une trentaine de
visites en province, dans des I.U.F.M., des colloques et des commissions qui
fonctionnaient au ministère et qui mont accueilli. Jai rédigé un
rapport : je nen ai eu aucun accusé de réception, ni de près ni de loin.
Cétait en 1997. Après quelques années, jai publié ce nouveau rapport,
pensant quil mappartenait. Il ma valu également une certaine
réprobation.
Pourquoi enseigner la
République et comment lenseigner dans lécole publique ? Mais peut-être
tout dabord pourquoi en parler à lInstitut de France ?
Cest, je crois, que
cela fait partie du même complexe idéologique : celui qui a présidé, en 1795, à
la fondation de notre Institut par des conventionnels, dont la plupart ceux qui ont
le mieux pensé la cohérence et limportance de cette institution étaient
des encyclopédistes ou des survivants des encyclopédistes. Il sagissait donc de
personnalités représentatives de la philosophie des Lumières en France, et qui, dans le
projet présenté en 1795, ont intégré toute la réflexion menée depuis 1789.
Lidée principale était que lInstitut devait à la fois refléter et
favoriser le progrès de toutes les activités de lesprit humain, mais dans une
perspective plus large que la seule curiosité scientifique ou académique. Les sciences,
en effet, sont cohérentes et solidaires, elles sorganisent dans une généalogie
voyez tout simplement le "Discours préliminaire" à lEncyclopédie
de dAlembert (texte fondamental, à méditer constamment, avec tout ce qui se trouve
avant lui, cest-à-dire Bacon, Locke et quelques autres, et tout ce qui sera après
lui, principalement Condorcet, le plus illustre de ces hommes des Lumières, de ces
académiciens qui réfléchissaient constamment à ces problèmes).
Tous saccordaient à
penser que les sciences étaient indispensables au nouveau régime et à la nouvelle
politique apparue en France depuis la Révolution ainsi quen Amérique (on note
toujours chez les hommes de cette époque le même coup de chapeau à la Révolution
américaine). Les excès de la Révolution devaient être arrêtés : il
sagissait de passer à la phase constructive, et, dans cette phase constructive, le
rôle de lensemble des sciences était fondamental, parce quil ne saurait y
avoir de vie collective, civique et politique sans la collaboration de toutes les
connaissances humaines, qui doivent aboutir à une science englobante (cest
lidée reprise par Auguste Comte, qui inventera pour la désigner : le mot
"sociologie"). La génération précédente nemploie pas ce mot-là, mais
cest bien la chose quelle avait en vue. Une science englobante, qui est la
science morale et politique, qui est la science de la politique, la science des
institutions, parce que la politique nest plus le fait des bureaux de Versailles,
dune élite sociale recrutée héréditairement, quels quen soient les
mérites. Elle est désormais, par un acte volontaire et peut-être arbitraire, à coup
sûr aprioristique, le fait de tout le monde. La souveraineté est passée dun seul
individu, qui était chargé de lincarner le roi à tous les membres
de la Cité, à tous les membres du corps politique, cest-à-dire à tous les
citoyens français, qui sont, de ce fait, souverains ou plus exactement co-souverains.
Au-dessus deux, il
ny a rien. Comme il faut néanmoins un certain nombre de points de repères, on
admet que lintérêt général, lintérêt commun est encore au-dessus du
corps civique, au-dessus de lensemble des citoyens en place (le roi lavait
déjà dit, on le répétait depuis le Moyen Âge : cela sappelait le bien
public). Mais, il y a maintenant autre chose : il y a et je me réfère à Rousseau
la volonté générale, dont la transcription visible pour tous est la loi. Ce qui
est souverain, ce nest pas le peuple, cest la loi. Mais la loi, en termes tout
à fait précis et en bonne doctrine, nest pas seulement ce que le peuple ou une
assemblée a décidé à la majorité des suffrages. La loi nest la loi que si elle
répond à certains critères que Rousseau et dautres avaient expliqués : elle doit
être juste, elle doit être générale, elle doit être la même pour tous. On voit que
le bon fonctionnement dune telle doctrine (qui est passée dans les faits parce que
la nouvelle France, même avec ses avatars bonapartistes, même avec la Restauration, ne
remettra jamais en cause le principe de la souveraineté nationale) est soumis à
certaines conditions absolument nécessaires : le système fonctionne uniquement si
ces co-souverains, mis à la place du souverain unique, sont éclairés, conscients,
libres et moraux. Quand on déclare, en 1789, que les hommes naissent libres et égaux en
droit, personne ne fait de contresens : lhomme nest pas libre par
naissance, lhomme naturel peut devenir libre, égal, fraternel du fait dun
effort de la société sur elle-même, et cet effort porte un nom :
léducation. Léducation fabrique des citoyens ; sil ny a pas
déducation, il ny a pas de citoyens, il ny a pas de République.
Dautre part, qui est
habilité à donner cette éducation, du moins à en fixer les règles ? Cest
ce quon appelle la République la nouvelle forme politique, le nouvel État,
la nouvelle société qui a besoin de léducation pour fonctionner mais qui,
dun autre côté, est seule habilitée à en fournir les règles, parce quelle
est seule, par définition, à pouvoir parler au nom de tous. Vous pouvez parfaitement
confier un secteur déducation à des précepteurs privés, à des congrégations
religieuses, ils peuvent naturellement sacquitter de cette tâche, mais, par
définition, ils ne le feront pas au nom de tous (ou alors lenseignement quils
dispensent devient un enseignement public). Or cette oeuvre ne peut être faite quau
nom de la totalité des citoyens. LInstitut se donnait pour mission dorganiser
toutes les connaissances et de les faire circuler dans le corps civique par des relais de
toutes sortes, mais en particulier par la formation des cadres des établissements
dune éducation nationale. Ce ne sont dailleurs pas les républicains qui ont
prononcé le mot pour la première fois, cest La Chalotais, procureur au parlement
de Bretagne, auteur du petit livre Pour une éducation nationale, pour lequel Voltaire
la embrassé et félicité. Certains textes sont merveilleux : dans lun de ses
rapports sur linstruction publique, Condorcet écrit ceci : "Jamais un peuple
ne jouira dune liberté constante et assurée si linstruction dans les
sciences politiques nest pas générale, si elle nest pas indépendante de
toutes les institutions sociales, si lenthousiasme que vous suscitez dans
lâme des citoyens nest pas dirigé par la raison, sil peut
sanimer pour ce qui ne serait pas la vérité, si en attachant lhomme par
lhabitude, par limagination, ou par le sentiment à sa Constitution, à ses
lois, à sa liberté, vous ne lui préparez, par une instruction générale, les moyens de
parvenir à une Constitution parfaite, de se donner de meilleures lois et datteindre
une liberté plus entière." La phrase est un peu longue, mais elle révèle le souci
de Condorcet dorganiser tous ces principes de manière cohérente.
Cest là un programme
très clair pour lInstitut de France et sa "seconde classe" de
lépoque, qui deviendra lAcadémie des sciences morales et politiques. Voilà
la légitimité qui permet à chacun dentre nous, sans faire partie des commissions
du ministère, de soccuper de ces questions. Tous les citoyens sont co-souverains et
ils ont besoin dapprendre ce métier car cest un métier. Ils ont des
droits naturels, mais le droit naturel est une fiction de type idéaliste, tout le monde
le sait. Personne ne peut prouver que, par nature, les hommes ont toutes ces qualités que
nous leur reconnaissons. Pour quil les possèdent, il faut une action volontaire sur
eux. Ces principes me paraissent donc clairs et simples et, sauf résistance épisodique
ici ou là, ils sont admis, je crois, par tout le monde. En tout cas, si je suis bien
informé, il y a des programmes qui vont désormais jusquen classe terminale, des
manuels, des personnes qui travaillent, et je veux ici rendre hommage à ces travaux de
tous ordres intellectuels, rédactionnels ainsi quaux personnes qui
écrivent des instructions et des programmes. Lisons tout ceci, cest toujours
excellent.
Mais il y a la pratique,
et, sur le terrain, les choses ne vont pas aussi bien quon le voudrait, malgré les
efforts de plus en plus nombreux, les initiatives quil faut saluer des
professeurs, des chefs détablissement, des éducateurs, des municipalités, des
pouvoirs locaux, car tout le monde sy met (voyez lenrichissement, depuis cinq
ans, de la bibliographie sur léducation civique). Le bilan reste néanmoins très
mince, à cause des difficultés de terrain que nous connaissons bien et qui sont
dailleurs toujours les mêmes.
Tout dabord, le
contenu dune éducation civique doit-il être envisagé comme relevant dune
spécialité (ce que je ne crois pas) ? Dautre part, à qui devons-nous confier
cet enseignement ? Pratiquement, les professeurs dhistoire-géographie en
prennent la part principale : cest reconnu par les textes et cest un
fait. Mais en réalité, cest laffaire de tous. Non seulement de tous les
professeurs, de toutes disciplines, mais de tout le monde, de chaque individu. Sans cet
effort de chacun, il ny a pas de vie politique, au meilleur sens du mot possible. On
se trouve donc confronté à de grandes difficultés pratiques, mais aussi théoriques.
Cette éducation aura-t-elle plutôt une connotation intellectuelle ? Factuelle ? Faut-il
enseigner un certain nombre de choses précises ? Des notions ? Des faits ? Ou bien
lessentiel est-il le comportement ? Depuis les origines de la République, en 1792,
on se pose toujours les mêmes questions à propos de cet enseignement. Je pourrais vous
citer des pages entières de Jules Ferry, de Ferdinand Buisson, qui identifient déjà
très bien tous ces problèmes en apportant les solutions qui sont les leurs celles
de leur temps. Il y a certes des choses excellentes, à conserver, mais dautres
quil faut corriger ou dépasser. Ce sont des questions que jai entendu
débattre constamment sous des formes sans cesse renouvelées depuis 1984. Elles sont
parfaitement légitimes. On parle des jeunes, mais lanalphabétisme politique des
citoyens adultes de ce pays (et de bien dautres) est également un véritable
problème.
Et puis, pourquoi ne pas le
dire, se posent aussi des problèmes moraux je nai pas peur du mot
bien quil soulève des discussions "théologiques". Vous savez la pudeur
à légard du mot "morale" dans certains milieux pédagogiques, qui lui
confèrent une connotation religieuse : je nen comprends dailleurs pas la
raison car, sil y a une morale religieuse, on ne voit pas pourquoi il ne pourrait y
avoir une morale non religieuse, une morale laïque. Il faut donc dire
"éthique" or, pardonnez-moi, cest la même chose : lun
est un mot dorigine grecque, lautre un mot dorigine latine, et ils ont
exactement le même sens. Toutes ces querelles ont peut-être leur légitimité, en tout
cas, on peut le expliquer. Mais quand elles ne sachèvent pas, quand elles sont
remises constamment sur le tapis avec une persévérance incroyable de la part de chaque
petite chapelle pédagogique, intellectuelle, politique, philosophique cest lassant.
Il faut savoir que ce sont des objections quon oppose, et quon opposera
constamment à ceux qui veulent faire progresser un peu les choses, au moins au niveau de
notre ministère. Les difficultés existent, mais ce nest en rien une raison pour
refuser daffronter les questions que nous avons à traiter. Faut-il donc renoncer à
apprendre aux élèves, par exemple, à ne pas sentretuer ce qui paraît
fondamental à ne pas agresser leurs professeurs ? Une tendance très
répandue consiste à attendre de léducation civique quelle résolve les
problèmes liés à toutes les formes dintolérance, de mépris, dinjure à
légard des autres. Or, sil est vrai que léducation civique peut
contribuer à inculquer le non-racisme et cest absolument indispensable
elle a aussi dautres visées, et notamment cet objectif si délicat, si
"moral" pour le professeur, quest linitiation au politique : il
faut bien que les futurs citoyens comprennent la politique sous tous ses aspects,
puisquon leur donne la co-souveraineté et donc un bulletin de vote (que,
dailleurs, ils nutilisent plus, ce qui est regrettable). Certes, tout cela est
difficile, délicat, mais fondamental.
La raison pour laquelle cet
enseignement est si mal pratiqué dans lensemble de nos établissements, cest
que les professeurs nont jamais reçu de formation appropriée. Peut-être y
aura-t-il des générations de jeunes professeurs qui auront entendu parler au
moins dans leurs études secondaires de ces questions, mais jusquà présent,
sauf si les choses ont beaucoup changé depuis 18 mois, elles ne sont guère traitées
dans les lieux de leur formation spécifique. Je sais bien quil y a eu, ici ou là,
dans des IUFM, des initiatives, mais sans réelle cohérence nationale. Dans les faits,
tout dépend de la situation locale, de linitiative de tel directeur ou de tel
professeur dIUFM.
Allons plus loin : où
ont été recrutés la plupart des jeunes gens formés dans les IUFM ? Les
professeurs du collège sont passés par la licence, donc par les universités, et
quon me cite une licence, et une seule, dans les disciplines quon enseigne
lettres, histoire, sciences naturelles, philosophie
où quelques
heures aient été dévolues à léducation civique (peut-être les professeurs de
philosophie, qui sont les plus "généralistes", diront-ils quils ont
reçu une formation, mais ce sont sûrement les seuls). Cet enseignement ne figure dans
aucun programme, sauf changement tout récent et heureux, que je salue davance. Nous
savons également que léducation civique napparaît jamais aux concours de
recrutement des jeunes professeurs du secondaire (CAPES, agrégation), quelle que soit la
discipline. Les géographes assurent aborder la question par létude de la
diversité de la planète, les différences entre les économies des divers pays... Bien
sûr, mais le droit constitutionnel, par exemple, ne les concerne pas. Les historiens
quant à eux enseignent "lessentiel, lhistoire politique, les régimes
représentatifs et non-représentatifs, tout ce quil faut savoir pour être
citoyen". Peut-être, mais la question reste effleurée. Et lon se renvoie, si
jose dire, la balle, sans que jamais les tâches de chacun soient clairement
définies.
La commission thématique
à laquelle jai participé pendant dix-huit mois, dans les années 96-97, avait
obtenu, avec bien des difficultés, quune question d"éducation
civique" qui ne serait pas une question à option soit clairement
inscrite dans le programme du concours au CAPES dhistoire-géographie. Cette mesure
est passée dans les textes, mais a-t-elle été appliquée dans les concours ? Tant
quon n'aura pas décidé de sattaquer à la formation des formateurs,
cest-à-dire tant quon naura pas fait en sorte que les professeurs de
toutes disciplines aient reçu eux-mêmes une formation pour savoir par où commencer,
comment procéder, quels sont les concepts fondamentaux, les difficultés à surmonter,
rien ne pourra fonctionner : cest une vérité de bon sens.
Un des arguments
fréquemment avancé consiste à souligner que les programmes de licence sont mis au point
par les universités en toute autonomie : peut-être, mais il faut rappeler quen
France, les universités fonctionnent avec des fonds publics. LÉtat, la
République, a donc le droit de demander à ces universités, sans pour autant violer leur
autonomie, dassurer une formation civique aux futurs professeurs de sciences, de
sciences naturelles, aux futurs professeurs dhistoire, de lettres ou de philosophie.
Si un gouvernement, un État, nest pas capable de le faire, et bien il est en pleine
forfaiture. Il manque à ses devoirs les plus élémentaires il manque de courage
tout simplement.
Un autre problème est
celui des programmes de concours, théoriquement entre les mains du ministère, du
gouvernement. Là aussi, grande difficulté, quon devrait néanmoins surmonter un
peu moins laborieusement que celle des programmes de licence.
À la lecture de documents
récents, jai le sentiment que les problèmes sont parfaitement identifiés. La
grande inquiétude, cest naturellement lintégration. Je le dis dans le sens
le plus abstrait possible, lintégration des jeunes enfants, quels quils
soient, ceux que jai eu le malheur dappeler dans un texte "les jeunes
barbares", faisant allusion à un mot du philosophe Tarde, qui, vers 1900, parle
dune manière générale de lenfance, pour chaque époque, comme dune
montée de jeunes "barbares" : il faut civiliser chaque génération.
Jai été accusé des propos les plus racistes, les plus anti-tiers-mondistes, tout
simplement parce que les gens ignoraient lorigine de lexpression et le sens à
lui donner. Elle est à mettre sur le même plan que le mot "sauvageon", qui
veut dire "pousse sauvage", et non pas "affreux sauvage". Je voudrais,
sur ce problème de lintégration, soutenir une thèse paradoxale, en général fort
mal reçue. On parle beaucoup des établissements difficiles, de la violence qui y règne,
et les personnes qui en sont le plus conscientes sont prêtes à soutenir
lenseignement de léducation civique comme une réponse possible à ce grave
problème. Mais, à y bien regarder, on peut se demander quelle partie de la population
aurait le plus besoin dune vraie formation civique ? Les enfants des
banlieues ? Les classes moyennes qui vivotent comme elles peuvent ? Où est le manque
le plus évident ? Quelle est la couche sociale où il ny a plus, sauf exception
tout à fait remarquable, de sens du bien commun, de lintérêt général, où il
ny a plus de morale ? Ce sont les groupes dirigeants de ce pays. Regardons,
écoutons la morale quils affichent à travers la presse économique et la presse
politique. Cest la "loi de la jungle" érigée en catéchisme : ceux
qui gagnent sont bons parce quils gagnent, et il ny a pas dautre règle
que celle-là. Le grand déficit de formation civique et le grand déficit de République
se rencontrent dans ces groupes-là avec bien sûr des exceptions plus
quhonorables et méritoires, auxquelles il faut rendre hommage. Or, qui forme ces
groupes ? Ce nest pas - dans les écoles publiques ou privées -
lÉducation nationale, qui ne peut concevoir et faire appliquer des programmes
déducation civique au-delà des collèges et les lycées. Ce sont des Écoles qui,
précisément, ne sont pas de la responsabilité de lÉducation nationale. Or, la
Providence nous offre une chance, car tous ces futurs dirigeants passent par des classes
préparatoires avant dentrer dans les grandes écoles, où est sélectionnée la
future élite. Cest précisément à ce niveau-là quon peut expliquer,
enseigner la moralité celle qui peut accompagner la réussite. Certes, continuons
à faire ce que nous pouvons dans le secondaire, dans le primaire ; toutes les
initiatives sont bonnes même si, quelquefois, elles sont incomplètes. Noublions
pas que nous devons former des co-souverains, des citoyens, cest-à-dire des
personnes à qui nous donnons le pouvoir de faire la loi, de décider ce qui est bon pour
tous, directement ou indirectement. Mais si nous ne formons pas ceux qui seront demain la
classe dirigeante, la République sera bien malade.
François CHAMOUX
Je crois pouvoir dire en notre nom à tous que nous avons suivi avec passion
lexposé de Claude Nicolet. Il a touché à beaucoup de problèmes fondamentaux,
quil connaît parfaitement. Il vous a expliqué pourquoi et par quelles épreuves
successives il était passé avant den arriver au constat quil nous a
présenté aujourdhui, et qui nest pas joyeux. Un des mérites de son exposé
est quil nous présente les choses comme il les voit, avec une lucidité parfaite,
sans essayer de les peindre en rose cest assez rare pour quon le
souligne.
Intervenant (Principale
dun collège dans la région de Sénart)
Avez-vous conscience, Monsieur, de nous avoir donné envie dêtre des
révolutionnaires ?
Claude NICOLET
Tout bon professeur est un révolutionnaire par définition. Être
professeur consiste à essayer délever le niveau des gens, de les rendre
intelligents, moraux, autonomes : je ne connais pas dautre définition de
laction révolutionnaire.
Intervenant
Je sors dune grande école et je ne me sens nullement agressé par ce
que vous avez dit, bien au contraire. Je suis parfaitement daccord avec vous. En
effet, il faut que les grandes écoles mais aussi les écoles de commerce, par exemple, et
tout ce qui est parallèle à lÉducation nationale, agissent. Pouvez-vous cependant
nous préciser les critères quil faut déterminer pour que les choses se passent
conformément à votre vu et au mien ?
Claude NICOLET
Je pense que léducation civique doit dabord sappuyer sur
un certain nombre de connaissances. Lanalphabétisme en matière
dinstitutions, de droit public, de politique, est vraiment tout à fait étonnant
chez nous. Approfondir les notions, la différence entre gouvernement et régime, savoir
ce quest une démocratie directe me paraît élémentaire. Il faudrait que les
personnes qui sortent ingénieur en chef, sous-préfet, administrateur civil, etc., aient
reçu une vraie formation concernant ces concepts indispensables, qui sont à la
frontière du droit public, du droit privé, du droit constitutionnel et de
lhistoire. Une question discutée périodiquement est celle de la séparation des
pouvoirs. Le seul texte pertinent sur le problème de la séparation des pouvoirs que
jaie jamais lu et vraiment jai lu, je crois, beaucoup douvrages
sur ces problèmes est un texte lumineux, écrit dans les années 1921-1922, par
lhistorien Seignobos, qui expliquait que les termes employés par les juristes
étaient des termes pour ainsi dire nés du hasard, mal employés, mal compris. On
déforme Montesquieu, Rousseau, on leur fait dire des choses quils nont jamais
dites et les textes rédigés par les juristes sont eux-mêmes approximatifs. Je voudrais
que chacun soit amené à réfléchir pendant quelques heures sur une question comme
celle-là. Cest la base factuelle de ces connaissances, mais il y en a dautres
qui sont requises pour exercer honnêtement le métier de co-souverain. La morale
senseigne-t-elle ? Je le crois ; je ne serais pas académicien, professeur à
la Sorbonne, si je ne pensais pas quil y a, dans toute morale, une base rationnelle
et que, pour tout dire, la morale doit être rationnelle. Je parlais des classes
préparatoires parce quon ma demandé des rapports dans le cadre de
lÉducation nationale. Je nai aucun moyen de convaincre des institutions comme
celles dont vous parlez et cest, à ma connaissance, hors de portée du ministère
de lÉducation nationale. Ce serait à la portée dune délégation
interministérielle, du gouvernement lui-même. En revanche, les classes préparatoires
dépendent du ministère de lÉducation nationale : il me semble quil y
aurait donc une possibilité, pour un ministre qui le voudrait, de prendre des mesures
propres à encourager la discussion de ce genre de problèmes devant les élèves qui
préparent les concours dentrée aux grandes écoles. Je suis bien persuadé que,
dans ces milieux, nombre de personnes en sont conscientes. Dans les années 1880, un
républicain illustre, le père de la laïcité, de la Ligue de lenseignement, Jean
Macé, voulait quon refuse le droit de vote aux personnes qui nauraient pas
passé un examen préalable. Gambetta lui a répondu : "Noubliez pas que le
droit de vote est un droit naturel, parce que nous le disons : tout homme a le droit
de vote et il nest donné à personne, ni à vous, Macé, ni à moi, Gambetta, de
dire si un citoyen est plus digne quun autre davoir le bulletin de vote."
On le donne à tout le monde, cest un a priori donc pas dexamen. Mais
construisons notre école publique et cela reviendra au même. Faute de cet a priori, de
cette fiction, tout notre système sécroule.
Intervenant
(Inspecteur général de ladministration de lÉducation nationale)
Vous avez évoqué à plusieurs reprises les grandes étapes de
lhistoire républicaine, mais, au moment où se fondaient et saffirmaient
très clairement les principes républicains, il y avait un message très cohérent et
très fort, qui était celui de lÉtat-nation républicain. Pensez-vous que nous
disposions encore dun message aussi cohérent dans le contexte du monde
daujourdhui, qui nest plus celui de 1795 ou de 1885 ? Peut-on, en
dautres termes, avoir un message républicain aussi clair et aussi net que celui de
ces époques-là ? Et quelle est votre définition aujourdhui du message
républicain et de lintérêt général ?
Claude NICOLET
Je vous dirais que nous sommes presque à la limite entre ce qui est
légitime et illégitime dans le cadre dune conférence sur léducation
civique, parce que vous me demandez, en quelque sorte, une profession de foi. Je crois
quon est en droit de donner une profession de foi, puisquon a choisi
dêtre professeur de "prêcher", dune certaine manière.
Nation, État, République sont liés. En 1789-1790, avant la déclaration de guerre, ce
qui prévalait pour le nouveau régime, cétait laspiration au dépassement
des frontières des royaumes du royaume de France. On avait en tête lexemple
de lAmérique, lespoir dune république universelle. Pour la Troisième
République, il ne faut jamais oublier le contexte daprès la guerre de 1870. Je
pense quil y a une liaison absolument nécessaire mais pas forcément
éternelle, permanente et non modifiable entre, dune part la Nation, et de
lautre cette forme dÉtat que nous appelons République (État et République
ne sont pas exactement superposables, mais il se trouve que lÉtat français a une
forme républicaine), dont Gambetta disait : "Cest une forme qui entraîne le
fond." Cest très daté historiquement : à cette époque, il y a eu un
nationalisme français, comme il y avait un nationalisme allemand.
Ce qui fait la
caractéristique de cet État républicain à travers ses formes diverses le trait
commun cest que la majorité des Français reconnaissait à lÉtat une
fonction régulatrice, une fonction qui consistait à rétablir les équilibres que le jeu
naturel des évolutions économiques, culturelles, religieuses avait tendance à
dissoudre. Ce quon demande à un État républicain, cest certes de garantir
les libertés, mais aussi de permettre certains rééquilibrages. Il y a des
rééquilibrages de la violence par la violence : cest la tradition
révolutionnaire "dure", qui a eu des précédents sous la Première
République, avec le gouvernement du Comité de salut public. De là vient la tendance
blanquiste, avec lidée dune révolution par la violence militaire aux mains
dune minorité armée, dont certains marxistes ont hérité.
Et puis il y a une
solution, qui est très "républicaine française", sous laquelle nous vivons
maintenant. Elle a été brocardée, défendue par dautres, sous le nom de
"solidarisme" (Léon Bourgeois en a fait une théorie dont des juristes
pointilleux ont montré, ou voulu montrer, les failles du point de vue du droit). Le
solidarisme consiste à dire quil y a des inégalités dans toute société, des
personnes qui héritent dune situation tout à fait favorable, dautres qui
héritent dune situation tout à fait défavorable ; ceux-ci seront en quelque
sorte crédités dune dette, acquittée par les plus nantis. Voilà ce qui est
énoncé dans les années 1896.
Cela naurait au vrai
quun intérêt tout à fait anecdotique si toute notre fiscalité nétait
fondée sur ce principe. Caillaux a proposé limpôt progressif sur le revenu, le
Sénat la refusé, mais il est néanmoins passé en 1917. Cest cette doctrine
qui fait fonctionner la fiscalité directe de limpôt personnel sur le revenu et
tout notre système de prélèvements sociaux. Cette doctrine suppose donc que
lÉtat a un pouvoir régulateur, légitime et légal, qui sexerce à travers
des formes et des procédures fixées par la loi. Il faut savoir quà la même
époque, Léon Duguit, doyen de Bordeaux un positiviste qui fut linventeur de
la sociologie française, le maître de Durkheim, et pour qui fut créée la première
chaire de pédagogie à la Sorbonne donnait sa théorie de lÉtat, qui est
aussi la nôtre, à savoir que lÉtat est en réalité une "agrégation de
services".
Mais si lÉtat
na pas de moyens en hommes, en argent, en procédures législatives et exécutives,
son existence est nulle. Or nous avons besoin de lÉtat parce quil est le
garant de ces rééquilibrages dont jai parlé. Si cet État na pas de bases,
dassises suffisantes (une assise territoriale, une assise consistant en moyens
daction suffisants), il sera semblable à lun de ces innombrables
" États croupions ", de ces pays sans État, sans loi, où les
oligarchies font ce quelles veulent et où le pouvoir est au bout du fusil
Ce
qui donne des bases suffisantes à un État, cest son territoire, mais cest
aussi le fait que les personnes qui le peuplent ont conscience dappartenir à
quelque chose qui leur est commun, et quon appelle une nation. Selon la définition
française, ce nest ni la race, ni la religion, ni la langue qui fait la nation
(voyez Renan), cest la volonté de vivre ensemble. Les personnes qui occupent un
État, qui habitent un territoire, ont la volonté dappartenir au même ensemble. Il
me semble donc quil y a une articulation, et même des liens assez forts entre la
République, fondée sur le contrat, sur cette nécessité de réguler la vie sociale, de
rétablir des équilibres, et dautre part, la nation définie à la française (ni
totalitaire, ni exclusive, ni fondée sur léglise, sur une race
), et
quon peut donc essayer dexpliquer cela, même à des jeunes gens, en seconde,
en première ou en terminale.
Intervenant
Vous avez montré du doigt tout à lheure les classes dirigeantes.
Mais croyez-vous quun enseignement de la morale et du civisme suffirait à modifier
le comportement de gens qui maîtrisent le fonctionnement de notre société ? Que
manque-t-il à ces dirigeants pour quils puissent se juger eux-mêmes, dans une
sorte de "tribunal intérieur", plutôt que dattendre dêtre
débusqués par la justice ?
Claude NICOLET
Ce nest pas une nouveauté, les plus grands délinquants, dans toutes
les sociétés, depuis trois mille ans, ont toujours été ceux qui connaissent assez bien
la loi pour pouvoir la contourner. Nous en avons de merveilleux exemples dans
lhistoire romaine. Comment corriger cet état de fait ? Je crois que ce que
vous appelez un "tribunal intérieur" peut conduire à se forger une morale.
Jessaie de men fabriquer une laïque, car il doit y avoir une morale
laïque. On nempêchera jamais la délinquance, les comportements amoraux, et
léducation civique ne sera peut-être pas le seul remède. Je pense quune
Constitution bien faite peut trouver des moyens de coercition ou de répression. En même
temps, il ne sagit pas de dire quon va guillotiner tous ceux qui ne sont pas
vertueux ! Quelquun la tenté une fois, en France, le malheureux !
ça ne lui a pas réussi, et la tentative na pas laissé un bon souvenir. Je pense
cependant que lintérêt bien compris de chacun devrait pouvoir modifier le
comportement des classes dirigeantes, parce que lon peut faire rationnellement la
preuve que de telles pratiques finiront par se retourner contre leurs intérêts.
Cest notre rôle de croire que, si nous expliquons tout ce qui est susceptible de
raison, si nous y revenons encore et encore, et quavec beaucoup de patience, nous y
revenons une quatrième, une cinquième fois, nous finirons peut-être par semer une
graine. Cest le métier de la longue patience (que de déperdition ! de
difficultés !), mais il faut toujours espérer quon y gagnera quelque chose,
sinon pourquoi serions-nous là ? Pourquoi toucherions-nous un peu dargent de
lÉtat à la fin de chaque mois, nous professeurs, si nous ne croyions pas que nos
efforts, si ingrats quils soient, finiront par améliorer les choses ?
Intervenant
Que pensez-vous de laction du Centre dinformation civique, dont
on nentend plus beaucoup parler et dont le principe était déduquer
également les adultes ?
Claude NICOLET
Je lai fréquenté quand jai travaillé à mon premier rapport.
Cest une émanation conjointe du ministère de lÉducation nationale et du
ministère de la Défense. Il comprend à la fois des inspecteurs généraux, des
professeurs et des militaires. Sa création tenait à lidée que larmée ne
doit pas être en dehors de la République, quelle doit se faire entendre, et que
tout le monde a intérêt à se connaître. Je sais quen période électorale, cet
organisme mène toujours une campagne dinformation. Je pense quil fonctionne
avec des fonds des deux ministères, peut-être quelques subventions ou le mécénat
privé. La dernière fois que jai pu consulter la brochure quil diffuse,
jai constaté quil y avait là des personnes de toutes origines, de toutes
opinions : cest un enseignement tout à fait neutre. Je trouve bénéfique leur
campagne contre labstention, mais je crois quils ne doivent plus savoir quoi
faire, puisquun des piliers de la République, qui était le service militaire
obligatoire, a été supprimé. Je ne dis pas quon a eu tort ou raison, je constate
que cela sest fait sans aucun débat public.
Claude Nicolet, Membre de lInstitut, professeur honoraire
à la Sorbonne et à lÉcole pratique des hautes études, ancien directeur de
lÉcole française de Rome, Claude Nicolet a été lun des collaborateurs de
Pierre Mendès France. Il est notamment lauteur de Le
Radicalisme (1957), Pierre Mendès France ou le métier de Cassandre (1959), Les
idées politiques à Rome sous la République (1964), Lordre équestre à
lépoque républicaine (1er vol 1966, 2e vol 1974), Le
métier de citoyen dans la Rome républicaine (1976), LIdée républicaine en
France. Essai dhistoire critique (1982), LInventaire du monde :
géographie et politique aux origines de lEmpire romain (1988), Rendre à
César : économie et société dans la Rome antique (1988), La
République en France : état des lieux (1992), Censeurs et publicains :
économie et fiscalité dans la Rome antique (2000), Mégapoles
méditerranéennes : géographie urbaine rétrospective (sous la direct. de,
2000).